Interview de Garance Hayat par Raphaël Fejtö

– D’où venez-vous, Garance ?

De banlieue. Joinville puis Créteil. Je n’ai pas été élevée dans un milieu artistique. Les gens chez qui je vivais étaient ouvriers prolétaires. A la maison, il n’y avait aucun livre et la télévision tenait une grande place. J’ai passé beaucoup de temps enfant à regarder les films sur le petit écran. Je voyais Michel Simon, Arletty… des westerns… les personnages mourraient, pourtant je les voyais dans d’autres films. J’étais fascinée. Je connaissais le nom de tous les acteurs. Au cinéma, j’y suis allée vers douze ans. Beaucoup. J’avais une tante qui était dingue de cinoche. Elle allait absolument tout voir ! Je me souviens comme ça la rendait infiniment heureuse ! j’avais envie d’être heureuse moi aussi.

– Etes-vous autodidacte ou passée par un cursus scolaire classique ?

Je voulais être professeur d’allemand ou journaliste. J’ai suivi des études classiques et puis un jour, par chance, j’ai raté un examen et j’ai bifurqué. J’habitais Bastille et au bout de ma rue, le MK2 Beaumarchais avait une chouette programmation. J’y étais tout le temps. Je ne pensais qu’à ça : aller au cinéma, voir des films, souvent plusieurs fois le même. Ça me coûtait cher. Il a donc fallu que je trouve une solution et ça a été d’écrire et d’en parler. Ma première critique a été publiée dans un journal d’informatique qui s’appelait ‘’Hebdogiciel’’. C’était sur ‘’37°2, le matin’’. Je me revendique autodidacte ! La meilleure école reste la Cinémathèque. J’y ai passé pas mal de temps… J’ai découvert les grands classiques, Godard, Truffaut, Demy, Chabrol, Cassavetes, Leo McCarey et puis les scénaristes, Michel Audiard en particulier. Et puis j’y ai rencontré Carax.

– Pourquoi faites-vous tous ces métiers, Garance ? Y a-t-il un lien entre eux ou au contraire répondent-ils à différentes facettes de votre personnalité ?

Les deux, je crois. Avant tout j’aime la diversité. J’ai toujours peur de m’ennuyer. La routine est une chose qui m’angoisse absolument. L’écriture de scénario, de théâtre, ou pour la presse, est venue avant la pub qui m’est tombée dessus un peu par hasard. Au fond, c’est le même métier parce qu’il y a un point commun : l’écriture. Je suis plusieurs ‘’je’’ et il me semble que toutes ces facettes me constituent. Même si je me dis qu’il manquera toujours une pièce au Puzzle…

– Pensez-vous que ces métiers résonnent entre eux, se répondent comme des instruments dans un orchestre de jazz, qu’ils sont complémentaires ?

Je reconnais aussi votre sensibilité à la musique, Raphaël. Effectivement, ce sont tous ces éléments mis ensemble qui finissent par créer une cohérence même si cela ne semble pas évident au départ et que la musique qui sort, à première vue, est hasardeuse. Dès que les notes sont mises dans le bon sens alors ça devient une évidence. On peut penser à de la dispersion, du papillonage alors qu’il y a une logique qui se dégage peu à peu. Bon, en même temps, parfois il y a de mauvais orchestres !

– Pour continuer sur la musique, votre voix est très mélodieuse, ce qui explique en partie pourquoi vous êtes si appréciée à la radio, et vous avez une approche très musicale des mots dans vos écrits, êtes-vous par ailleurs une grande amatrice de musique ?

Ah oui ! La vie sans musique serait une erreur, écrivait Nietzsche. J’aime la musique que ce soit le hip hop, l’opéra le blues, le rock, le jazz… Quand j’écris une histoire, il faut que les dialogues, les phrases résonnent bien dans ma tête, que ce soit harmonieux. Le souffle, le rythme, c’est essentiel. J’écoute souvent de la musique lorsque j’écris.
Et puis j’aime le son brut, j’adore le travailler. Je monte moi-même mes émissions. J’aime la voix des gens dont j’ai, d’ailleurs, une belle collection. La radio a une place essentielle dans ma vie. J’espère que ceux qui aiment ma voix aiment aussi le reste !

– Quelle est l’interview la plus intéressante que vous ayez faite ?

Alors là, c’est une question difficile ! Je ne sais pas. Il y a tout un contexte à considérer. Parfois la rencontre est chouette mais l’interview pas exceptionnel ; d’autres fois c’est l’inverse. J’aime quand on sort du cadre. Cela dépend aussi comment il est reçu par les gens qui l’écoutent. Cette dimension-là compte également dans la qualité ou non d’un entretien. Il faut prendre le temps. J’aime beaucoup interviewer les réalisateurs. Comprendre leur univers de l’intérieur. Pourquoi et comment ils en viennent à nous montrer ça. Certains se font rares, comme Alain Cavalier, qui est un homme passionnant ou Guédiguian qui fait un cinéma politiquement cohérent et dont je suis le travail depuis des décennies ou encore Jean-Pierre Améris, grand timide, dont j’ai fait le tout premier entretien pour son premier film ‘’Le bateau de mariage‘’. Il m’a dit il y a peu : ‘’Maintenant, grâce à toi, je n’ai plus peur des interviews !’’. J’aime quand on me dit : ‘’Ah, je n’avais pas vu cela dans mon film’’. Ça arrive souvent parce que j’essaie de bien regarder et de bien observer. Je revois souvent les mêmes personnes, il y a un lien qui se tisse au fil du temps. C’est très agréable. Parfois, c’est aussi le plaisir de croiser des icones : Woody Allen, John Boorman, Travolta, John Turturro, Mads Mikkelsen. Mais émotionnellement, je crois que c’est mon interview avec Arletty qui me restera toujours parce que je n’aurai jamais cru pouvoir un jour rencontrer cette femme que je voyais enfant à la télé. 

– Avez-vous une manière particulière d’organiser vos interviews ? Quelles sont, d’après vous, les conditions pour faire une bonne interview qui permette à l’auditeur d’avoir l’impression d’entendre des réflexions originales de l’auteur interviewé, et non un service de vrp en promo ?

La plupart du temps, je prépare trois ou quatre questions, au cas où l’entretien prendrait une tournure formelle (ce que je déteste) et que l’artiste reste ‘’dans les clous’’. Je dégage un thème du film ou de la pièce et je tente d’aller plus loin. Je n’ai aucune envie qu’un artiste me raconte pour la nième fois ce qu’il aura dit ailleurs ! Je me souviens de longs entretiens avec Alain Bashung ou Denis Lavant, tous deux très réfléchis quant à leurs réponses. Ce n’est pas toujours facile parce qu’avant on faisait les interviews dans les cafés. Aujourd’hui, les rendez-vous sont fixés dans les grands hôtels à la chaîne. Certains s’y prêtent avec délice et il en ressort quelque chose de top, de vivant. C’est important aussi de savoir cerner un peu la personne. Est-elle timide ? pressée d’en finir ? méfiante ? Je le vois vite à sa façon de dire bonjour, de s’assoir, à l’échange en off avant d’enregistrer. J’aime bien aussi désarçonner un peu et surtout être sincère. Si je n’aime pas quelque chose du film ou de la pièce, je le dis et on discute. J’aime que les gens soient bien, qu’ils soient contents de l’échange même si je ne suis pas d’accord avec eux : c’est pour cela que je suis attachée à faire un interview sur le ton de la conversation parce que la plupart du temps les artistes sont stressés par cet exercice. Je me souviens de François Damiens, inquiet en me serrant la main : ‘’Ah c’est vous Garance Hayat, il parait que vous posez des questions difficiles ! ’’. Finalement, on a beaucoup rigolé. J’aime que les auditeurs aient l’impression d’être dans la pièce avec nous qu’il y ait une forme d’intimité. Comme si on prenait le thé ensemble.

Propos recueillis par Raphaël Fejtö – réalisateur/producteur – août 2017